Territoire/Carte/Paysage

Les images d’Helena Faneca figurent une expérience à la fois mentale et corporelle de l’espace, mentale dans leur capacité à représenter des végétaux, des bâtiments et des personnages inventés par l’artiste et livrés à notre compréhension, et corporelle car la main explore un espace, investit la surface relativement conséquente de la feuille de papier.

 

Helena Faneca extrapole. D’un fragment de comics pocket (bande dessinée de petit format), elle tire le fil d’une représentation à la fois vraisemblable et imaginée. Elle opère un dépassement, un débordement graphique qui rejoindra l’étoilement  d’un autre centre névralgique, nouveau fragment de comics collé à quelques centimètres de distance. Ainsi ces petites surfaces rapportées, que l’on distingue du reste par leur couleur sépia apparaissent comme des noeuds qui structurent la surface de l’œuvre. Ce processus de ramification autour d’un centre, tout à fait perceptible dans les Dark landscape (dans lesquels le travail graphique est très dense, ne laissant aucune ouverture) est particulièrement visible dans les Light landscape, beaucoup plus aérés. Ces concentrations graphiques calibrées, ponctuant la surface blanche du fond avec la régularité d’un motif, nous renvoient immanquablement à la toile de Jouy, à ses dessins monochromes représentant parfois des scènes de chasse, répétées sur du textile grâce à des planches de bois gravées enduites de teinture.

Helena Faneca se réfère également aux « grottesques », peintures libres et cocasses inventées dans l’Antiquité pour orner des surfaces murales. Cet exercice ornemental donnait aux peintres l’occasion de se livrer à de nombreuses extravagances. Il y était également question d’extrapolations, de prolongements improbables mais toujours cohérents et élégants sur un plan formel.

 

Les œuvres graphiques ici présentes atteignant souvent 1,20 m de hauteur, offrent la vision kaléidoscopique et polycentrique d’un territoire, représentations tendues entre deux dimensions qui se livrent au regard simultanément, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Lorsque la couleur intervient, elle ne permet pas de discerner davantage, au contraire, elle unifie, redouble la confusion du travail graphique. Les titres eux-mêmes rattachent ces images à la figuration d’un territoire: Atlas, Light Landscape, Dark landscape, Paysages en bandes hallucinées. Cette inscription d’espaces à la fois vécus et imaginés, tramés de souvenirs et de fantasmes, évoque la cartographie, nous rappelant qu’une carte n’est jamais un simple instrument mimétique mais toujours un système constructif.

 

Helena Faneca engage elle aussi avec la surface un combat qui semble perdu d’avance tant son arme est petite et mal adaptée au recouvrement d’un support aussi grand. Et pourtant, ce feutre noir à pointe fine, contre toute attente, construit un ouvrage solide, anime le blanc par des reliefs puissants et efficaces.

 

Fouiller/Enfouir

 

Si rien ne semble finir dans cet écheveau de lignes, tout commence en un point. L’engagement du corps de l’artiste se fait au rythme d’une gestuelle courte, concentrée, celle d’une brodeuse qui développe son motif par la répétition, un envahissement obstiné fait d’ allers et de retours, très courts, si nombreux qu’ils apparaissent comme une unité de mesure, qui rejoue indéfiniment sous nos yeux le temps de l’exécution.

 

Fouiller et enfouir, la ligne fine qui figure et défigure dans un mouvement perpétuel, comme dans les dessins de Giacometti ou encore dans les gravures d’Eugène Leroy (artiste dont l’influence fut déterminante pour Helena Faneca), sont les deux forces en présence dans la Tête végétative. L’artiste semble prise dans ce balancement entre la nécessité d’établir une construction, dont la densité assure une illusion de relief, et la manifestation de la précarité d’une apparition. Les Humeurs épinglées dans les vitrines font état de cette recherche. Le dispositif choisi donne à ces « spécimens graphiques » une présence inattendue atteignant parfois l’intensité d’un « noyau de violence infracassable »  pour reprendre et finir par les mots de Giacometti.

 

 

Sophie Bach

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